20 minutes | Sep 26th 2020

Lorsque j’étais une œuvre d’art de Éric-Emmanuel Schmitt

Bande-annonce

Imaginez un homme découragé, désespéré, complètement abattu. Un homme qui est sur le point de se suicider. C’est lugubre comme début, n’est-ce pas ?  Eh bien Eric-Emmanuel Schmitt parvient à nous faire sourire de cette situation.

Citations [See image gallery at toutavecpresquerien.com] Peut-on vendre son corps ?

En quoi ce corps peut-il devenir support, matière, et même carrément OBJET de l’art contemporain ?
Nombre d’artistes ont utilisé leur propre corps pour en faire une œuvre d’art. Body art ou art charnel, avec ou sans souffrance, leur responsabilité seule est alors engagée. Mais la démarche du milliardaire va plus loin : « Tu deviens ma propriété » déclare-t-il au suicidaire.

Éric-Emmanuel Schmitt semble ici revisiter le célèbre pacte que signe Faust avec Méphistophélès. 

Faust, un homme mystérieux qui deviendra personnage de conte… 

C’est en Allemagne, entre 1480 et 1540 que vécut un certain Johann Georg Sabellicus surnommé Docteur Faust.
Les traces historiques le signalent comme professeur et alchimiste.
Il enseigne Homère à l’Université d’Erfurt et utilise parfois les projections d’une lanterne magique pour illustrer ses cours. Les ombres des monstres de la mythologie grecque doublées d’une mise en scène -dont notre professeur a gardé le secret- épouvantent les étudiants ; du reste, il ne les terrorise pas seulement par les images et par sa voix, puisqu’il est bientôt accusé de maltraitance physique et doit quitter l’université pour éviter les poursuites judiciaires. 
Rappelons que « Faust » signifie « poing fermé ». 

Image extraite du film Faust de Wilhelm Murnau, 1926 

Le Docteur Faust aurait étudié la magie à l’Université de Cracovie. Il est accusé de pratiquer la magie noire, un moine franciscain nommé Konrad Klinge rapporte son propos : « je suis allé plus loin que vous ne le pensez et j’ai fait une promesse au démon avec mon propre sang, d’être sien dans l’éternité, corps et âme ».

Nombre de témoignages avèrent également sa faculté de prédire l’avenir.
Finalement arrêté et jugé pour sorcellerie, il est exécuté en place publique à Staufen en Brisgau en 1540. 

Faust dans la littérature

En 1587 paraît sa biographie intitulée « Historia von D. Johann Fausten », signée d’un auteur anonyme. Le succès est immédiat, il dépasse les frontières. Les rééditions et les versions se multiplient. Les auteurs s’approprient le personnage. Faust devient un archétype. Il entre en littérature, peinture, musique, etc… 

En 1593 Christopher Marlowe est le premier à expatrier Faust de l’Allemagne en Angleterre. Il apporte sa part de transformations et obtient à son tour un grand succès.  

En 1674, une version du Faust de Georg Wiedmann est reprise en Français par Palma Cayet sous le titre  complet est : L’Histoire prodigieuse et lamentable du Docteur Faust avec sa mort épouvantable, là où est montré combien est misérable la curiosité et l’illusion des impostures de l’Esprit malin, ensemble la corruption de Satan par lui-même étant contraint de dire la vérité. Tout un programme, n’est-ce pas ?

En 1683, un savant nommé Heumann publie une thèse affirmant que Faust n’est autre que Johan Fust de Mayence, l’un des inventeurs de l’imprimerie. Une figure dont la fantaisie populaire se serait emparée pour exprimer ses inquiétudes…

Faust et Marguerite, école romantique, autour de 1830

En 1808, Goethe publie Faust I. Il dit se souvenir du Faust de son enfance, au théâtre de marionnettes. Il fait intervenir Marguerite dans sa tragédie, autre personnage extrait de faits réels. En 1832 est publié à titre posthume Faust II. Goethe envisageait une trilogie, sorte de parabole de l’humanité en perpétuel dilemme.

Du vivant de Goethe, nombre d’artistes sont inspirés par son œuvre :  
– Entre 1825 et 1826, Eugène Delacroix illustre Faust et Marguerite de Goethe. 
– En 1925, Alexandre Pouchkine écrit « Nouvelles scènes de Faust et Méphistophélès » .
– En 1828, Gérard de Nerval propose sa traduction de Goethe. 

Dès lors les inspirations ne cesseront de se multiplier. Voici une liste non exhaustive des textes les plus célèbres : 

  • En 1836, Nikolaus Lenau écrit « Faust ou les frontières du savoir »
  • En 1891, Oscar Wilde écrit « Le portrait de Dorian Gray », sorte de transposition du mythe faustien dans le domaine de l’art .
  • En 1911, Alfred Jarry écrit « Gestes et opinions du docteur Faustroll pataphysicien »
  • En 1946, Paul Valéry écrit « Mon Faust »
  • En 1947, Jean Giono écrit « Faust au village »
  • En 1988, Fernando Pessoa écrit « Faust »
  • En 1947, Thomas Mann écrit « Le Docteur Faustus »
  • En 1951, Franz Hellens écrit « L’homme de soixante ans » 
  • En 1962, Michel Butor écrit « Votre Faust » 
  • En 1966, Mikhaïl Boulgakov écrit « Le Maître et Marguerite »
Faust au cinéma Faust, de Georges Méliès (1903) Faust, une légende allemande, de Friedrich Wilhelm Murnau (1926)  La beauté du diable, de René Clair (1949) Phantom of the Paradise, de Brian de Palma (1974) Angel Heart, de Alan Parker (1986) L’associé du diable,
de Taylor
Hackford
(1997)

Faust et la musique

« La Damnation de Faust » d’Hector Berlioz ; « Scènes du Faust de Goethe » de Robert Schumann ; « Faust-Symphonie » de Franz Liszt ;  l’Opéra en cinq actes de Charles Gounod ou la huitième Symphonie de Gustav Mahler, jusqu’à « L’Histoire du soldat » d’Igor Stravinski, le conte de Faust n’a cessé d’inspirer les compositeurs. 

Aujourd’hui, c’est Gorillaz qui propose son interprétation de Faust, ou, en plus musclé, les groupes de métal Cradle of Filth ou Kamelot, et chez les Français, Freedom for King Kong chante « modern Faust » .

Pour en savoir plus sur Faust et la musique :  Faust dans tous ses états

Qu’est-ce que la beauté ?

« La beauté. Quelle misère ! C’est d’une banalité. Il n’y a plus rien de plus interchangeable que la beauté. Une rose, c’est beau. Dix roses, c’est cher. Cent roses, c’est ennuyeux. Mille roses, tu repères le truc? L’imposture éclate : la Nature n’a aucune imagination. »

Extrait de Lorsque j’étais une œuvre d’art, p. 66 
Quelle émotion face à l’art ?

« Il ne peignait pourtant rien de ce qui est visible. Il peignait l’air. Un air précis, celui du matin même, entre la mer illimitée et le ciel illimité.  
(…) J’y voyais ce qui avait été et n’était déjà plus, un moment du temps, cet air-là que je respirais à narines larges sous un soleil d’acier, cet air qui avait changé, qui n’existait plus, cet air qui appartenait alors à un monde minéral, sable et rocher, relevé çà et là par le piment des corruptions cruelles, poissons séchés et algues abandonnées (…)  
Je ressentais une émotion longue, bouleversante, violente, entre la stupeur et l’émerveillement : j’éprouvais le bonheur d’exister. La joie simple d’être au milieu d’un monde si beau. N’être pas grand-chose et beaucoup à la fois : une fenêtre sur l’univers qui me dépasse, un cadre dans lequel l’espace devient un tableau, une goutte dans un océan, une goutte lucide qui se rend compte qu’elle existe et que, par elle, l’océan existe. Minuscule et grande. Intense et misérable. »

Extrait de Lorsque j’étais une œuvre d’art, p. 166 
Échos en phénoménologie…

La phénoménologie révise les méandres de la perception et renverse notre relation au corps. Dans son petit essai intitulé L’œil et l’esprit, Merleau-Ponty parle de la peinture en ces termes :

« Dans une forêt, j’ai senti à plusieurs reprises que ce n’était pas moi qui regardais la forêt. J’ai senti, certains jours, que c’étaient les arbres qui me regardaient, qui me parlaient… Je crois que le peintre doit être transpercé par l’univers et non vouloir le transpercer. » 

« La peinture ne célèbre jamais d’autre énigme que celle de la visibilité. » 
 
« Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je les vois justement à travers eux, par eux. » 

L’œil et l’esprit, Merleau-Ponty
Paul Cézanne, Forêt, 1894 Lecture Musiques qui accompagnent notre podcast

Stain de Shaka Ponk
La damnation de Faust d’Hector Berlioz
Harry Angel de Trevor Jones, extrait de la bande originale du film Angel Heart d’Alan Parker (1986)
Paint it black des Rolling Stones, extrait de la bande originale du film l’Associé du diable de Taylor Hackford (1997)
Your Shadow de Cascadeur

Coup de cœur !
Dans la bande annonce et dans le podcast, nous entendons des extraits composés par Klaus  : Flutter #4 et Wonder. Allez l’écouter sur https://soundcloud.com/justklaussounds

Le générique est extrait du titre L’instant magique d’Alex Pardossi
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